Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Centre Alain Savary
Navigation
Vous êtes ici : Accueil / Discriminations / Les journées d'étude 2011-2012 / L’hypothèse de la discrimination selon l’origine, une problématique encore difficile à appréhender pour les acteurs concernés, état des savoirs et pistes de travail, Fabrice Dhume, sociologue à l’ISCRA

L’hypothèse de la discrimination selon l’origine, une problématique encore difficile à appréhender pour les acteurs concernés, état des savoirs et pistes de travail, Fabrice Dhume, sociologue à l’ISCRA

Par stefani — publié 25/01/2012 10:55, Dernière modification 14/04/2016 12:05

Voir la vidéo de l'intervention de Fabrice Dhume


Fabrice dhume

La majorité des travaux de recherche explique les inégalités socio-éducatives et scolaire par les qualités différentes des publics. Si l'on a progressivement abandonné les références les plus visiblement naturalisantes, appuyées sur la mesure d'un « quotient intellectuel », une grande partie des études, y compris les plus récentes, maintient cette focale : on interroge la mobilisation et la participation des familles, on questionne la socialisation première des enfants, et leurs dispositions à l'égard de l'école ou plus généralement des normes, etc. On explique cela d'abord par des variables « sociales », c'est-à-dire en fait des positions socioprofessionnelles prises comme des caractéristiques des individus (et plus vraiment des rapports de classe).

Cette approche trouve également un large écho au niveau des acteurs publics, dont le travail est généralement défini par des populations cibles à éduquer, à insérer... Ces populations  sont officiellement définies par des « difficultés » ou une « vulnérabilité sociale ». Pour expliquer ces positions sociales déclassées, les acteurs publics – et parfois aussi les chercheurs - recourent aisément à des théories culturalistes ou handicapologiques (inégalité des dons, des intelligences, etc.).

Lorsqu'on introduit dans cette réflexion la question des catégories ethnico-raciales, il semble se produire une réaction particulière, et ceci pour deux raisons combinées. Premièrement, la doxa républicaine veut que l'on bannisse ces catégories, et que l'on utilise préférentiellement celles qui biaisent, comme le « territoire ». Il pèse un tabou sur les catégories ethnico-raciales, que la recherche comme l'action publique partagent souvent sans mettre en question les présupposés idéologiques de cette affaire (ou en y adhérant). Deuxièmement, le rejet de ces catégories, sous prétexte qu'elles « dénaturent » des questions avant tout « sociales » indique un rapport particulier à ces questions. On dénie l'existence de « races » naturellement inégales, mais on semble visiblement continuer à croire dans le sens naturaliste de cette catégorie. Tabou d'un côté, mais maintien d'une croyance primordialiste de l'autre : voilà bien une situation de prescription contradictoire.

Les usages du concept « d'origine », et le recours même à cette notion (qui euphémise à bien des égards la question) en témoignent : on pense « l'origine » comme une appartenance et une qualité primordiales des individus et des groupes. De là que la recherche s'escrime, depuis les années 1990, à objectiver une « origine » (quand elle ne combat pas avec force toute référence à cette question), en discutant de la meilleure manière de s'y prendre. Tout en reconnaissant que ce n'est qu'un pis-aller, on privilégie selon les cas : une entrée géographique (migration), généalogique (génération antérieures), juridique (nationalité), et souvent, bien qu'en contrebande : une lecture ethnico-raciale qui fait de la « différence » un problème.

La question de la discrimination ethnico-raciale vient renverser cette approche, en pointant d'abord le fait que ce regard sur le public conduit à le minoriser. C'est-à-dire que, par l'approche même de la question, on impute au public un statut social de mineur, par définition en-deçà de la norme ; ce faisant, on lui transfert une large part de la responsabilité de cette situation. Ce processus de minorisation fait écho, plus généralement, à l'idée d'éducation, qui suppose d'assujettir des populations pour produire des individus (FOUCAULT M., « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France, 1976 , Paris, Seuil/Gallimard, 1997 ; RANCIERE J., Le maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, Paris, 10/18, 2004) - de là, peut-être, une difficulté particulière du champ éducatif à penser la discrimination. A travers ce mécanisme très banal de minorisation se produit et se confirme un ordre social fondé sur des inégalités de statut, de considération, de légitimité politique... qui justifient un traitement différent ou « adapté ».

La question de la discrimination est celle des pratiques et des fonctionnements institutionnels qui produisent les inégalités. Elle prend donc à contre-pied l'explication des inégalités par les publics, en montrant que ce regard même participe de reproduire et justifier un statut disqualifié ; cela concourt à tout le moins à occulter, des inégalités effectives de traitement. En s'appuyant sur le paradigme de l'ethnicité, la problématique de la discrimination prend dans le même temps à rebours l'approche de « l'origine », en montrant que cette construction sociale prend sens et forme dans des interactions entre des groupes, ou entre des individus et des institutions. C'est au fond la discrimination et l'ethnicisation qui (re)produisent de la différenciation.

A défaut d'opérer cette culbute dans la façon de formuler les problèmes, point de discriminations. Tout au plus verra-t-on d'exceptionnels épisodes « racistes », dans lesquels des professionnels s'en prennent ouvertement à leurs publics ; mais la forme singulièrement brutale de ces interactions, et leur exceptionnalité même, au regard de la banalité des mécanismes d'ethnicisation, semblera confirmer que le secteur éducatif n'est en soi pas concerné par le problème des discriminations.

A contrario, adopter des « lunettes sociales » adéquates, et se pencher sur la façon dont le fonctionnement des institutions éducatives et les pratiques de leurs agents traitent les publics conduit à voir des formes d'inégalité de traitement mettant en jeu les catégories ethnico-raciales. Une série de travaux sur ces questions, menées parfois de longue date, montre que ces processus sont souvent très banalisés, et aussi qu'ils s'inscrivent dans la plupart des dimensions qui constituent le fonctionnement des institutions éducatives et des interactions autour d'elles. L'hypothèse de la discrimination ethnico-raciale est donc une invitation à renouveler notre regard pour penser la façon dont les inégalités s'articulent à partir de l'action.

Voir la vidéo des échanges qui ont suivi l'intervention

 

échanges

 

Mots-clés associés :
Présentation du centre

vignette-teaser-cas

Lettre d'actualités
newsletters Pour vous abonner, entrez votre adresse de messagerie :

Actualités
16/09/2019 Marie-Odile Maire-Sandoz, membre de l’équipe du centre Alain Savary, a partagé avec ses collègues de l’INRP puis de l’IFE, de 2004 à 2019, sa force de travail et ses convictions.
11/09/2019 Mardi matin, mois de décembre 2017. Élisabeth conduit le rituel de l'appel : Compter les présents et les absents. Elle en fait une activité de mathématiques qui permet de réinvestir certaines connaissances étudiées à d'autres moments sur le nombre .
15/07/2019 Dans une conférence scindée en quatre vidéos, Sylvie Plane, professeure émérite de Sciences du langage, fait découvrir cet objet complexe. De la maternelle au lycée, l'oral est à la fois vecteur et objet d'apprentissage. Ses différentes dimensions : sociales, interactionnelles, cognitivo-langagières, etc. sont exposées en détails dans le but de mieux comprendre ce qui se joue en classe et de penser des pistes de travail pour les élèves.
11/07/2019 À vos agendas ! Le calendrier des formations 2019-2020 de l’Ifé est en ligne et les inscriptions sont ouvertes.
18/06/2019 Charles Torossian, inspecteur général de l’éducation nationale et conseiller spécial auprès de Jean-Marc Huart, DGESCO, dresse un état des lieux de la mise en œuvre du rapport Villani-Torossian concernant la formation initiale et continue, en mathématiques, des enseignants du premier degré. Cette intervention se situait dans le cadre de la deuxième session de la formation de formateurs « concevoir des formations en mathématiques et accompagner les enseignants sur le terrain en éducation prioritaire » organisée par l’Ifé-Centre-Alain-Savary en mars 2019.
28/05/2019 Dans la filiation d'Henri Wallon et de Lev Vygotski, Jean-Yves Rochex, professeur en Sciences de l'éducation à l'Université Paris 8 Saint-Denis, définit le rôle de l'école dans le développement de l'enfant, ainsi que des concepts utiles à l'enseignement et à la formation des enseignants : expliciter, triple autorisation, norme et normativité, zone proximale de développement (ZPD), etc.
12/04/2019 Ce module de formation propose d'analyser avec un groupe d'enseignants une pratique de résolution de problème en Moyenne Section. À partir d'une photo et d'un extrait vidéo, le collectif est amené à repérer dans ce que fait la maitresse, ce qui peut outiller les élèves pour construire du langage mathématique et structurer la pensée. Comment distinguer les buts de la tâche, des objectifs d'apprentissage ? Quels sont les "savoirs invisibles" qui sont nécessaires pour réussir la tâche ?
12/04/2019 Comment s'emparer des erreurs des élèves dans les situations d'apprentissages ? Pour en faire quoi ? Ce module de formation traite de la question des régulations didactiques au cœur des séances d'apprentissage au cycle 1.
12/04/2019 Quelles consignes pour favoriser quelles activités cognitive et langagière des élèves ? Que faut-il expliciter ou laisser dans l'ombre ? Quels indicateurs langagiers (verbaux et non verbaux) prélever pendant la séance pour savoir si les élèves sont en train d'apprendre, savent déjà, sont encore loin des objectifs d'apprentissages ciblés ? Ce module tente de répondre à ces questions en analysant l'activité conjointe d'une enseignante de PS et celle de ses élèves.
11/04/2019 Comment accompagner une équipe de collège REP+ pour mieux gérer les situations de crise dans la classe mais aussi au sein de l’établissement ? Marie-Bénédicte Duprat et Éric Jourdain, FEP en Corse, présentent le dispositif des "cafés pédagogiques"
Contacts

Centre Alain-Savary

IFé - ENS de Lyon
15 parvis René Descartes
BP 7000
69342 Lyon Cedex 07

courriel : cas.ife[at]ens-lyon.fr