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Place de la langue maternelle dans l’évaluation clinique

Par skus — publié 19/08/2013 15:45, Dernière modification 14/04/2016 12:05
Dalila Rezzoug est pédopsychiatre et fait partie de l’équipe de psychiatrie transculturelle de Marie-Rose Moro. Elle travaille, entre autres, au centre du langage de l’hôpital Avicenne à Bobigny avec une équipe pluridisciplinaire dans une démarche complémentariste (Georges Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste. Paris, éd. Flammarion, coll. « Champs », 1985) qui accueille des enfants de migrants présentant des troubles du langage.

 

Ce centre du langage  est un lieu d'évaluation et d'orientation pour des enfants ayant une vulnérabilité spécifique en lien avec la migration car, même né en France, l’enfant porte le voyage de ses parents (Moro). Les enfants rencontrés dans ce cadre de soin de deuxième intention ont des difficultés importantes et durables malgré des soins déjà bien conduits. Dans les services de soins du centre de langage d’Avicenne, les familles viennent rencontrer les pédopsychiatres parce que leur enfant a des difficultés à parler ou à apprendre. Chaque situation est singulière mais interroge la question du développement de l’enfant dans son environnement dans toutes ses dimensions. Le développement de l’enfant en situation transculturelle complexifie les affiliations et peut générer une vulnérabilité qui s’exprime à travers le langage.

Au cours de son intervention Dalila Rezzoug commence par faire le point sur le  fonctionnement psychique d'un enfant vulnérable : une variation minime interne ou externe qui entraine un dysfonctionnement important  tels qu’une souffrance, un arrêt, une inhibition, un développement a minima de son potentiel. Ces enfants ont à faire un travail psychique en lien avec l’expérience de migration qui consiste à se construire entre plusieurs affiliations : le monde du dedans de l'intime, de la langue maternelle, de la famille, de la culture des parents puis le monde du dehors, de la France, de la langue, de ses institutions, de l’environnement. La pédopsychiatre nous explique que le cadre culturel interne des parents est un continent pour penser les choses et se trouve en rupture avec le cadre culturel externe. Les parents sont confrontés à la problématique de  devenir parent dans la migration : comment faire dans un contexte qu'on découvre et dans lequel on ne partage pas toutes les représentations ?
L’expérience de la découverte du monde extérieur peut être traumatique. Les implicites ne sont pas donnés dans le berceau notamment cette rencontre avec l'école. Mais si les enfants sont vulnérables ils ont aussi des ressources, des choses qui les protègent : un environnement stable sécurisant, contenant et stimulant de la famille. Toutefois, la présence de passeurs ou de tuteurs permet de créer des liens entre les différents mondes, de construire du métissage entre différentes affiliations : parents, aînés, pairs, société d'accueil.

Ensuite Dalila Rezzoug porte son propos sur la langue maternelle comme facteur de protection. Dans le rapport corporel entre le nourrisson et sa mère circulent tous les contenus émotionnels, perceptuels. La voix, sa musicalité, transmet les éléments culturels, c’est le support de toutes les représentations et les interprétations maternelles. Le bébé par l'enveloppe sonore développe son sentiment d'appartenance très précocement. Il est porté et nourrit avec des mots, avec des intentions de communication et doit pouvoir se différencier, se séparer psychiquement de ses parents. Alors la langue maternelle est importante lors des négociations de séparation où sont mises en jeu les questions de sécurité, affective et linguistique. Il arrive parfois que ce processus se complique si ceux qui donnent les soins sont isolés, déprimés ou effrayés par le monde extérieur.
La plupart des enfants reçus en soin par la pédopsychiatre sont des enfants qui ont rencontré la langue française en entrant à l'école maternelle. On apprend que cette langue de l’école est d'autant plus investie si l'enfant est en sécurité dans sa langue maternelle. Si tel n’est pas le cas, il arrive qu’un enfant en commençant l'école renonce à parler aussi à la maison. Cela entraine de facto un appauvrissement du développement, des éléments de transmission dans la langue maternelle ne passant plus. Nous retrouvons ici un croisement avec Paule Cacciali qui, dans l’étude de cas « Une indienne au collège ? » s’inquiétait de ce que la jeune fille ne parle jamais le tamoul en famille.
En clinique il existe une intrication entre la question du langage et le développement. Il est souvent difficile de dire ce qui est à l'origine de quoi. Pour les professionnels de la santé mentale les cas d’enfants bilingues sont perçus comme plus complexes, plus compliqués à évaluer, à en comprendre les difficultés, et par conséquent à envisager les démarches de soins.
Il existe cependant des enfants qui ont des troubles isolés, par exemple d’entrée dans la lecture écriture, sans impact majeur sur l'ensemble du développement. Comme il y a des tableaux cliniques qui relèvent de la psychopathologie générale d'autres sont spécifiques au contexte migratoire dus souvent à un clivage entre les mondes d'appartenance, et par conséquent à des difficultés de passer d'un monde à l'autre. Dans ces cas-là, le médecin rencontre les familles avec un interprète dont la place est centrale car il est difficile de parler de choses importantes quand les personnes ne sont pas à l'aise dans une langue.
Lorsqu’un un enfant ou un jeune est adressé à l’équipe du centre de langage, celle-ci mène un travail d'évaluation pluridisciplinaire : psychiatrique, orthophonique, psychomoteur, psychologique. Autour de la question des langues une évaluation bilingue est réalisée. C’est un outil (en cours de validation) qui met en évidence les connaissances, les compétences dans la langue maternelle et qui permet de mener un travail fin sur la question des langues en repérant des altérations dans la langue maternelle et de les mettre en lien avec celle en français, s’il en est. C’est aussi une ouverture sur la langue maternelle, qui, de ce fait est reconnue et  fait émerger les compétences, affine le diagnostique comme cette petite fille née en France après deux ou trois ans d'école avait un sérieux problème avec le français. Après évaluation il s’est avéré qu’elle parlait vraiment très bien en arabe. Sa problématique ne se situait pas au niveau du développement langagier et d’un suivi orthophonique mais sur un  enjeu affectif autour de la séparation. L’orientation de soin a donc pu être prise en conséquence.

Lire le compte-rendu suivant : Langues et rencontre interculturelle en éducation : loyautés, conflits, autorisations

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