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les notions d’ethnicité et de diversité dans les pratiques professionnelles et éducatives

Par Stéphane Kus publié 15/10/2013 11:50, Dernière modification 14/04/2016 12:05
séance 3 du séminaire (22/10/2010). Problématique : enfants, élèves et territoires, comment en parler sans étiqueter ni stigmatiser ? Intervenant : Jean-François Bruneaud, Maître de conférences en sciences de l'éducation, Bordeaux 2

Introduction d'Anne-Marie Benhayoun, centre Alain-Savary

Enfants, élèves, territoires, comment en parler ? Quels termes utiliser pour désigner les quartiers et leurs habitants : adultes, parents, enfants, élèves ? Quels mots pour pointer les lieux, les personnes, les situations ? Comment ne pas étiqueter ou stigmatiser ? Comment parler des identités culturelles ?

Il n'est pas toujours facile de qualifier les élèves et les établissements d'Education Prioritaire, les enfants et leurs lieux de vie. Comment dire qu'ils sont à la fois semblables aux autres mais aussi différents. On parle de quartiers "pauvres", "difficiles", "immigrés", "populaires", d'écoles "ethnicisées"... Les mots nous aident à comprendre le monde et à partager cette compréhension ; grâce à eux, nous pouvons caractériser les lieux, les personnes, les situations, les problèmes. Mais dans le même mouvement, les mots rendent opaque, font naître des représentations et provoquent des réactions, interagissent avec la réalité et contribuent à la transformer. Leur pouvoir d'évocation peut avoir un effet positif ou négatif. Par exemple, le risque de dépréciation automatique par assimilation à une catégorie sociale "posant problème" est très présent avec ses conséquences : humiliation, découragement, révolte... Révolte ou, au contraire, résignation d'un côté, incompréhension voire sidération de l'autre, le conflit n'est peut-être pas très loin... les accusations de racisme non plus.

La question des mots qui catégorisent et peuvent stigmatiser pose donc un vrai problème aux sociologues, aux professionnels de l'éducation mais aussi aux habitants et aux élèves. Ces situations sont difficiles à théoriser car les mots sont lourds : ils interrogent notre idéal républicain commun et nos identités culturelles singulières.

Nous devons donc rester vigilants sur le choix des mots et être conscient de leur impact. 

Voici donc le problème soumis à la réflexion dans cette séance : ouvrir un espace d'échange afin de parler des notions d'ethnicité, d'immigré, de multiculturalisme...

Le regard du chercheur, Jean-François Bruneaud. Une mise au point sur les termes d’ethnicité, d’ethnie et de diversité.

Jean-François Bruneaud est l'auteur du livre Chronique de l'ethnicité quotidienne chez les maghrébins français, L'harmattan 2005  

La question de l’ethnicité est traitée tardivement en France, à partir de 1995. Il s’agit d’éviter une question hautement politisée qui interroge la modèle français d’intégration.

L’ethnicité est un mode de différenciation sociale (comme le sexe ou les CSP) basé sur l’origine réelle ou supposée et sur le sentiment d’appartenance à une communauté qui a des racines profondes.

On trouve 2 grands courants de pensée pour définir ce terme :

  • Les théories naturalistes : le besoin d’appartenir à un groupe est considéré comme naturel, inné, primordial, inscrit dans les gènes. Mais alors un chinois, par exemple, élevé au Sénégal, reste-t-il chinois ? Ces idées ont alimenté les théories raciales et racistes du XIX° siècle.
  • Les théories sociales : toutes ont en commun la contestation du primordialisme et appréhendent l’ethnicité comme le résultat d’un processus de construction sociale et politique. Les théoriciens anglo-saxons tels que Robert Park et Milton Gordon développent un   paradigme assimilateur. Pour Horace Kallen, les groupes ethniques peuvent à la fois préserver leur culture et participer à la vie globale de la société. D’autres théoriciens identifient une nouvelle ethnicité permettant, de manière stratégique, la mobilité sociale ou l’obtention de droits (constitution de groupes de pression). Les théories marxistes de l’ethnicité entrent dans cette catégorie en plaçant la notion de classe sociale au centre de la définition.

Par ailleurs, dans son ouvrage la théorie des frontières ethniques, Frédérik Barth considère que la culture ne définit pas les groupes ethniques puisque un groupe ethnique peut survivre même si sa culture se modifie significativement.

Les identités ethniques se construisent dans des situations d’immigration, colonisation, esclavage, annexion ; en ce sens, ce sont des constructions sociales à partir de contacts prolongés entre groupes humains différents. Les frontières ethniques se construisent, quant à elles, à partir de marqueurs symboliques différenciateurs : culture, religion, langue, phénotype. « On ne nait pas ethnique, on le devient ».

On peut se demander si les ethnies existent vraiment. Ce terme représenterait un groupe d’individus rapprochés par une culture commune (ex : maghrébins, antillais). Mais les maghrébins, par exemple, ne parlent pas tous la même langue.

Le terme de maghrébins a été créé en France, il y a 20-25 ans, dans un processus d’ethnicisation et de catégorisation d’une population donnée. Il désigne des populations venues du nord-ouest de l’Afrique.

Le terme de diversité n’est pas un concept. Cette notion ne peut fonctionner qu’accompagnée d’un adjectif. Une forme, sans doute politiquement correcte, de reconnaissance des particularismes pour tenter de lutter contre les discriminations.

Le terme d’immigré désigne les personnes nées hors du territoire national et qui résident maintenant en France, même si elles ont acquis la nationalité française.

Traces des débats : questionnements et réponses

Question 1 : question d’une coordonnatrice de PRE

Comment prendre en compte la différence, les particularités de chaque culture dans un accompagnement individuel, sans plaquer des stéréotypes ? Faut-il les valoriser (sans magnifier) ou ne pas les mettre en évidence (sans les gommer) ?

Eléments de réponse :

Les propos de l’intervenant nous invitent à prendre en compte les différences culturelles mais sans les considérer comme des entités figées, plutôt comme des phénomènes socialement construits et en dynamique perpétuelle. La concentration sur des territoires urbains de populations issues de l’immigration, la fuite des classes moyennes de ces mêmes quartiers, l’impossibilité des populations les plus déshéritées à s’en sortir, créent des territoires et des écoles ethniques. Les pratiques culturelles et religieuses sont alors plus visibles : ainsi, la culture peut être une conséquence de l’ethnicité.

On peut partir de l’individu en intégrant les différences culturelles dans une pluralité de composantes qui caractérisent cette personne. Un être humain se définit par son sexe, son âge, son niveau social, sa personnalité et par bien d’autres composantes encore. La dimension culturelle est une composante importante de la construction de l’individu et elle prend un relief particulier suivant l’âge de la personne, son sexe, son lieu de vie...à décliner sans modération.

Cette réponse propose d’appréhender les situations concrètes dans un certain état d’esprit. Il est difficile d’aller plus loin, tant les situations sont spécifiques et singulières.

Question 2, Entretien avec Philippe Vanzetti, principal au collège Mermoz de Lyon (69)

Comment agir dans un conflit interethnique entre élèves ?

Votre intervention durant le séminaire fait écho à un problème qui préoccupe l’ensemble des professionnels de l’éducation : « comment agir dans un conflit interethnique entre élèves » ?

Je suis parti du conflit entre 3 élèves d’origine tchétchène assistés d’un frère aîné et un élève d’origine maghrébine. Un règlement de compte banal entre un grand frère qui prend la défense d’un des « petits » de la famille qui lui-même se plaint de moqueries et insultes à son égard. Menaces, coups...c’est un grand classique !
J’engage mon travail à partir du triangle que représentent l’école, les professeurs, la famille et bien évidemment l’élève . Et j’essaie d’agir sur 2 leviers principaux, ceux qui dépendent le plus étroitement de mes activités professionnelles dans le cadre de ma fonction de chef d’établissement : les enseignants d’un côté et les parents avec l’enfant de l’autre.

Je pars du principe qu’il ne faut pas taire l’évènement mais le traiter à sa juste mesure en impliquant les parents le plus tôt possible. Je les reçois donc très vite dans mon bureau avec pour objectifs : calmer « le jeu » et rappeler la loi ainsi que les principes de base du vivre ensemble. Cela peut paraître dépassé, voire désuet, mais si l’école ne le fait pas, qui le fera ? D’ailleurs, il s’agit plutôt de rappeler ce qui est bon pour vivre ensemble. Les parents de l’élève en question sont arrivés dans mon bureau très « remontés » et agressifs. Mais, il se passe quelque chose dans l’espace où je les accueille, dans mon bureau. Regardez : il y a une table de salle à manger de style années 30 et un carillon de la même époque ... Ecoutez : toutes les 15 minutes, il rappelle l’heure discrètement...l’effet est saisissant ...les parents et leurs enfants se calment presque instantanément. Alors, on peut s’écouter ; je laisse d’abord la charge émotive s’exprimer car il faut que les paroles puissent trouver un espace-temps pour dire l’émotion. Sans cela, l’enfant et ses parents ne seront pas en mesure de bien m’entendre. Alors vient mon tour, je l’ai dit : rappeler la loi et les codes du bien vivre ensemble me paraissent indispensables.

Vous parlez aussi du « levier » professeurs ?

Je demande aux enseignants de mettre les élèves en action, de créer quelque chose pour transcender l’opposition et mettre les élèves en dynamique de travail. Je prends souvent l’exemple du conflit franco-allemand d’après-guerre. Pour dépasser les haines encore bien présentes, on a créé la CECA, Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. Les gouvernements et les entreprises se sont mis au travail et ont œuvré au redressement de la France. C’est pareil avec les élèves, il faut les mettre au travail scolaire et rappeler l’exigence première : faire ses devoirs ! Au sens double du terme : réaliser les exercices demandés et apprendre ses leçons en faisant son « métier d’élève » dans les différentes disciplines scolaires. Mais aussi faire ses devoirs en termes de responsabilité individuelle et collective.

Qu’entendez-vous par là, avez-vous un exemple à nous proposer ?

Je peux vous donner l’exemple du travail réalisé au collège par deux classes de 5° à l’occasion du vingtième anniversaire des droits de l’enfant. Une équipe pluridisciplinaire s’est composée, ce qui est fondamental pour montrer aux enfants que les adultes parlent d’une même voix :

  • le professeur d’arts plastiques, ou comment apprendre à participer à un projet culturel et artistique.
  • le professeur d’éducation physique et sportive, ou comment permettre à chaque collégien, valide ou handicapé, de s’épanouir dans la mesure de ses possibilités.
  • le professeur d’espagnol ou comment s’informer sur la situation des enfants dans le monde et surtout en Amérique Latine.
  • le professeur d’éducation civique, ou comment préparer les enfants à vivre ensemble dans un esprit de compréhension et tolérance.

Pendant plusieurs semaines, les élèves ont ainsi œuvré à la réalisation d’une plaquette illustrant certains articles de la déclaration universelle des droits de l’enfant. Ce travail leur a permis de développer des savoirs et des compétences scolaires précises mais aussi d’engager un travail de socialisation avec le soutien de diverses associations et du centre social du quartier.

En conclusion, quelle attitude adopter face à ces conflits sensibles ?

Il y a sans doute des manières de faire très différentes d’un établissement à l’autre et d’un individu à l’autre en fonction de sa propre histoire personnelle et culturelle. En ce qui me concerne je m’appuie sur 3 piliers :

  • encourager l’approche pluridisciplinaire des enseignants.
  • Organiser l’expression la plus libre possible pour les acteurs concernés.
  • Rester centré sur l’essentiel : l’exigence scolaire et l’apprentissage de la socialisation.

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